|
Le jeudi 18 mai 2007 Travailleurs acharnés et malheureux ? par Émilie Côté, Cyberpresse
Bourreaux de travail? «On n'a pas le choix, lance M. Lachkar. C'est la restauration. Mais on le savait avant de se lancer.» Mais l'homme de 43 ans n'est pas plus stressé qu'un autre. «J'ai l'habitude. C'est dans ma nature de travailler beaucoup. Ça ne me rend pas malheureux. Le resto, c'est un beau projet. Mais je manque de temps pour jouer de la musique. Je suis percussionniste afro-cubain. C'est mon vrai métier.» De son côté, Suzanne Desjens a deux emplois. Elle travaille 70 heures par semaine: la moitié dans une cafétéria, et l'autre pour un service d'entretien ménager. «C'est passager, soulignet- elle. Mon chum et moi mettons de l'argent de côté.» À l'inverse de Didier Lachkar, cette femme de 34 ans n'est pas un bourreau de travail heureux de son sort. «Je n'ai pas de temps pour moi et à passer avec mon chum», confie-t-elle.
Selon une nouvelle étude de Statistique Canada, 31% des Canadiens actifs de 19 à 64 ans se
disent bourreaux de travail. Près de 40% d'entre eux bossent plus de 50 heures par semaine
contre 20 % chez les autres travailleurs. Près de sept bourreaux de travail sur 10 regrettent
de ne pas passer suffisamment de temps avec leur famille, contre 45% chez les autres
travailleurs. Leur sommeil est moins paisible et leur santé, moins bonne, déclarent-ils.Ces bourreaux de travail n'éprouvent pas plus de plaisir dans leur boulot, révèle l'étude, fondée sur les données de l'Enquête sociale générale (ESG) de 2005. «Ils ne sont pas plus satisfaits de leur situation financière, ajoute Susan Crompton, rédactrice en chef du bulletin Tendances sociales canadiennes. Mais ils ont l'impression d'être pressés, d'avoir le fusil sur la tempe.» L'auteure de l'étude, Leslie-Anne Keown, souligne que l'image typique du workaholic - celle d'un «professionnel de prestige» - n'est pas juste. «Ils ne sont pas plus susceptibles que les autres personnes d'être jeunes et très scolarisés, de vivre en ville ou de gagner un revenu élevé», a-t-elle conclu. Selon l'étude, plus de gestionnaires et de gens de métiers sont susceptibles de se déclarer bourreaux de travail. La pénurie de main-d'oeuvre pourrait contribuer au phénomène, souligne Mme Keown. Et pourquoi les patrons se sentent-ils plus surchargés que les avocats et les médecins, par exemple? La chercheuse formule l'hypothèse suivante : les professionnels «considèrent que le fait de travailler beaucoup est inhérent à leur fonction, alors que les gestionnaires estiment que ces conditions, sans compensation, leur sont imposées». «C'est souvent une question de perception par rapport au milieu dans lequel on travaille, souligne Gilles Dupuis, professeur en psychologie de la santé à l'UQAM. C'est à la fois individuel et organisationnel. Il y a des facteurs qui découlent de nous-mêmes: se fixer des objectifs irréalisables ou manquer d'organisation. Le patron peut aussi en donner trop. Mais peu importe les raisons, travailler n'est pas bon pour l'équilibre travail-famille (voir autre texte).» L'étude révèle que les bourreaux de travail ne sont pas plus heureux au boulot que les autres travailleurs. Les deux groupes quantifient leur satisfaction professionnelle avec une note moyenne de 7,4 sur 10. «Si on aime notre travail, faire 50 heures, c'est moins pénible, souligne Gilles Dupuis. Mais il y a un risque d'épuisement car notre patron voit que nous sommes capables d'en prendre. «Dans certains milieux, c'est bien vu d'apporter du travail le soir et d'envoyer un courriel à 20h, poursuit-il. C'est même valorisé. Dans un grand bureau d'avocats, celui qui prend quatre nouveaux dossiers par semaine va monter plus vite que celui qui en prend un. Même chose dans la fonction publique.» Moins de bourreaux de travail chez les jeunes? Luc Brunet, professeur titulaire en psychologie du travail et des organisations à l'Université de Montréal, remarque que la eGeneration est moins portée à consacrer un surplus de temps au travail, par rapport à la génération X et aux baby-boomers. Il y a 20 ans, les entreprises préféraient engager un employé de 25 ans plutôt qu'un autre de 45 ans au profil similaire. Aujourd'hui, ce n'est plus nécessairement le cas. «Les nouvelles générations mettent plus d'accent sur leur vie sociale et personnelle. Elles sont plus portées à refuser des postes. Ce qui n'est pas mauvais», précise-t-il. Les commissions scolaires ont même de la difficulté à combler des postes de direction avec de jeunes enseignants. «C'est un phénomène qui les frappe depuis peu.» Quand le temps manque... Le tiers des Canadiens se disent bourreaux de travail. Ils passent plus de temps au bureau, mais ils ne sont pas plus heureux que les autres travailleurs. Au contraire: ils dorment mal et ils ne consacrent pas assez de temps à leur famille. Ces workaholics ne sont pas nécessairement des avocats ou des médecins, révèle une nouvelle étude de Statistique Canada. Un plombier, comme un cadre, peut sentir que le temps lui file entre les doigts. Les bourreaux de travail se sentent submergés par leur travail. Ils manquent de temps. Ils sont moins satisfaits de leur vie en général, indique l'étude de Statistique Canada dévoilée hier. Chez les personnes qui se déclarent bourreaux de travail, 34% souhaiteraient un meilleur équilibre entre leurs vies professionnelle et personnelle, contre 19% chez les autres travailleurs. La moitié ont l'impression de manquer de temps pour s'amuser. «Plus de la moitié des bourreaux de travail déclarent se sentir pris au piège dans leur routine quotidienne, note Leslie-Anne Keown dans son étude. Ils semblent croire que la façon dont ils occupent leur temps est en quelque sorte indépendante de leur volonté.» Les bourreaux de travail sont plus stressés que les autres travailleurs quand ils manquent de temps (71%, contre 58%). Mais ils sont plus nombreux à reconnaître qu'ils ont de la difficulté à gérer leur temps de façon efficace. Hier après-midi, un avocat de la défense grillait une cigarette en faisant les cent pas devant le palais de justice. De loin, Steve semblait nerveux. Mais c'était tout le contraire: son air était calme. Ce travailleur autonome ne bosse pas plus que 40 heures par semaine. «Parfois, c'est 20. Parfois, c'est 60. Ça fluctue.» Le criminaliste prend des vacances régulièrement. «Par choix, dit l'homme de 32 ans. Il y a beaucoup de travail dans mon domaine. Je peux toujours en prendre. Il faut simplement savoir organiser son horaire.» «C'est une question de gestion de temps», opine Luc Brunet, professeur titulaire en psychologie du travail et des organisations à l'Université de Montréal. «Plus le workaholic est stressé, plus ça lui prend du temps pour accomplir une tâche.» Pour certains bourreaux de travail, la passion du travail est harmonieuse, indique M. Brunet. Mais pour d'autres, elle est obsessive. «Quand ça influence ta vie personnelle et ta santé, ça devient obsessif.» Avec les BlackBerry et compagnie, traîner son travail à la maison est plus facile que jamais. C'est parfois une obligation. «Si je pars en congrès et que je ne prends pas mes courriels pendant une semaine, ma boîte est pleine», lance Gilles Dupuis, professeur en psychologie de la santé à l'UQAM. La proportion de gens se déclarant bourreaux de travail est la même qu'il y a 15 ans. Selon M. Dupuis, l'étude révèle tout de même «des symptômes dont il faudrait largement se soucier». En 1995, les réclamations faites à la CSST pour des lésions psychiques étaient de 1,5 million de dollars, contre 7,4 millions en 2002. La moitié des personnes interrogées en 2001 dans l'enquête canadienne sur la santé mentale ont dit que leur milieu de travail était une source majeure de stress, comparativement à 39% en 1997. Et selon une étude de Watson Wyatt de 2003, 79% des employeurs canadiens disent que la santé mentale est leur cause principale d'invalidité. «On parle beaucoup de l'importance de l'équilibre travail-famille. Mais c'est rare qu'on entend dire: c'est merveilleux, j'ai assez de temps pour réaliser tout ce que je veux», conclut Gilles Dupuis.
|
|||||||||
|
|
|
|
|
|